Sous le sommeil

J’avais mal au ventre ces derniers temps. Alors je cherchais les causes dans mon régime alimentaire, je voulais comprendre par élimination ce qui avait changé, je cherchais l’ingrédient de trop ou celui qui manquait… je savais pas trop par quel bout prendre le gluten… Et puis il s’est trouvé que cet ingrédient n’était pas tant dans la nourriture que dans mon rapport à elle… Il valait mieux ne plus ingérer, ni inhaler, ni encombrer d’avantage le grenier de mon corps ou de mon coeur. Il me manquait en fait un rituel exogène, centripète, préparer le plat d’entrée pour le changement d’oxygène. Il s’agissait de laisser sortir un son du ventre, de lui laisser aussi sa vacuité pour qu’il raisonne autrement.

« Entre la foi et l’incrédulité, un souffle,
Entre la certitude et le doute, un souffle.
Être joyeux dans ce souffle présent où je vis,
Car la vie elle-même est dans le souffle qui passe.
 »
dirait Omar Khayyam.

A force de me regarder le nombril, j’en ai oublié le poème tout autour. Heureusement il y a ce printemps qui s’éveille et qui m’envoie de temps en temps, jusqu’au fond de mes égarements, de petits clins d’oeil d’une immense tendresse, quelque chose de fort, simple et extraordinaire à la fois.
J’ai bien fait marcher ma carcasse cette semaine, et c’était rien que pour maintenir cet équilibre musculaire pourtant, pour ne pas perdre ma concentration funambule sur la médiane de ce souffle dont parle Khayyam.
Si je suis instinctivement fixé sur le corps, c’est parce que c’est le dernier bastion des équilibres.
Mais j’ai faim de parole. Le silence est un ventre creux qui se crampe sur ses désirs. Le soulager c’est les dire.
Je veux rentrer dans le rêve de vivre. Je désire trouver cette essence simple qui se distille dans chaque seconde du jour et qui en fait ce miracle renouvelé sous les étoiles. Je rêve d’une amitié profonde pour partager cette magie, pour y apporter ensemble des touches de parfum et de lumière au gré des folies. J’ai retrouvé le temps dans cette tente au bord de la rivière, sur la berge de ces champs vert tendre, au bord d’un duvet d’avril enchanteur qui m’étonnait chaque matin de tant de force et de précision graphique. Je vois encore ce feu qui crépite dans le vent et qui me transporte au coeur incandescent du vivant. J’invite la parole au coeur du corps qui raconte son histoire et puis elle y fait son ménage, elle soulage et puis elle m’emmène partout ailleurs. J’ai la sensation de pénétrer ce temple immense et secret à travers elle.

Le premier pas c’est un peu celui qui s’installe dans ces lignes. C’est une disparition progressive de mes soucis en fleur derrière le nuage des mots, et c’est la dissolution de toutes les tensions du ventre. Pénétrer le sacré de l’écriture, c’est laisser la parole se réinventer. Emerge alors une parole sans parure, ni genre, ni style, une parole qui se dénude et se montre telle qu’elle est, maladroite, fragile, hésitante, mais délicieuse d’ivresse, déliante, délivrante… Le mot glisse hors du ventre comme une mue du souffle qui passe.. et qui passe pourtant, buté, impatient jusqu’à la rage… il esquisse le sillon d’un sourire intérieur, pulse ses histoires de derrière le miroir des visages.

Ouais j’ai plein d’histoires dans les malles. Mais où suis-je donc allé comme ça, sans le savoir, l’année dernière ? Il y avait toujours un ciel un peu plus vaste là-bas, là-bas où je pouvais noyer le regard, perdre mes attaches… Ce besoin de me perdre était devenu comme une drogue, je m’en souviens. Et maintenant? et bien ça continue, hein!
Y’a pas de programme de réhabilitation, ni de convalescence pour ce genre d’addiction… et je continue d’inventer mon propre langage. Il me faut tellement d’espace pour vivre! Je suis un drôle d’humain pas vraiment modèle avec ma consommation compulsive d’espace et de sauvage. Pour assumer cette voracité, il fallait rester au plus près de la terre, des rides de son visage. Et lui être témoin, fils de reconnaissance, et scribe, pour mon plus grand honneur. J’ai voulu être attentif à ses humeurs, à ses aspérités, à sa densité, et sa constante vitalité qui m’a toujours éclaboussé de bonheur.

Alors c’est plus une question de consommation, me souffle le ventre, c’est d’abord une affaire de dialogue et de sensualité avec toutes les nourritures terrestres, avec les sources et l’humus des vers à venir. La terre a besoin d’être aimée, touchée, foulée de mes pieds nus. Il y a beaucoup d’amour qui naît de ce contact, de cet échange. Ce qui pollue c’est pas l’avion, c’est la perte de lien avec la terre.
Et c’est encore elle qui me soutient là dans ces mots… c’est ce lien de tendresse avec la terre vivante que je cherche à tâtons ici, au 3ème étage d’un immeuble, à travers ces couches de béton, de bitume et de fard gris dont on la couvre partout.
Je suis produit de ses concerts de vent dans les arbres, de sa chute d’eau qui chuchote dans mes veines, de ces poursuites d’oiseaux qu’elle lance dans le ciel du Cabanon… je suis pétri de la même densité aérienne et puissante à la fois de ses montagnes valaisannes. Je m’abandonne dans sa paume noire, en toute confiance, tous les soirs… Je sais que sa force pénètre mes espaces artificiels et me nourrit chaque nuit de ses vastes paysages fertiles.


J’ai viré les ordis de chez moi.
Plus d’écrans, plus de films, plus de ces miroirs livides dans ma chambre noire de l’imaginaire. C’est étonnant comme il est nécessaire maintenant de faire ce ménage dans le temple de ma solitude, au seuil de mon sommeil.
Bah, je fais juste un peu plus de place pour les autres trésors:
Un cahier ouvert sur la table avec une plume à large bec pour laisser la calligraphie me conter ses lentes arabesques; l’odeur de l’ail qui revient dans la poêle pendant qu’une voix lit à la radio un beau texte; un rebord de fenêtre encombré de fleurs de saison que je regarde éclore un peu plus chaque matin; un livre dont je me réjouis de retrouver quelques pages et qui me nargue déjà sur le satin… Certains mots restent suspendus comme de minuscules plumes de poussière dans un écrin de lumière, d’autres plus anciens roulent encore comme des galets lourds au fond de la rivière; et puis certains mots remontent des profondeurs et aspirent maintenant à devenir… le scribe ne manque pas d’épices dans cette abondance de silence et de désirs.

Et au sommet de ces combles, je m’offre le sommeil. Je me l’offre comme un yoga ou une méditation au soleil. J’épargne donc à l’obscurité intérieure ces impressions électriques sur la rétine, je la laisse résonner de ses propres paysages à venir. Je dépose au creux du temple un souffle profond comme un murmure… et je m’abandonne sur une terre immense et fertile où naissent les étoiles et s’éventent les beaux rêves.

Le silence de fond de mer qui m’enveloppe ce matin est comme empreint de la lumière résiduelle des songes… Les mots promènent en surface leur danse funambule, vivifiante. Ils filent leur balistique onirique puis se rassemblent, s’écument et dressent leurs chrysalides dans la densité fascinante de l’air. Le geste d’écrire se précise sur la ligne ténue de la mer-présence… Il prend le relais du souffle paisible, limpide, cristallin sur les rives du sommeil.
C’est un cadeau d’être là, dans l’équilibre de cette pensée corallienne et végétale. C’est prodigieux de découvrir ces mots-papillons qui sortent de leur cocon et défroissent leur couleurs irisées dans le soleil. Ils prolongent à leur manière l’étonnement d’être au monde, le miracle des couleurs qui parlent aux sens, l’espace fabuleux des désirs à vivre, à traverser, à goûter, à toucher, à aimer, à l’étreindre jusqu’à disparaître en elle… bon sang qui coule dans mes veines! mais ce rêve de vivre est bien réel!

Je peux aller en Capadoce ce soir, ou dans une vallée sauvage du Népal, dans un huit-clos d’amoureux en vadrouille vers la mer, dans un jardin d’épices au Kerala ou dans une soirée crépitante d’intelligence et de rires à Téhéran. Oh si j’ouvrais maintenant le coffre des trésors de ce voyage, je serai obligé de sédentariser un moment. Le temps de remonter la bobine d’une longue histoire.
De pleine lune en pleine lune… ça ferait 12 récoltes de miel…
Un vrai trésor des Danaïdes! ;-)

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